Savourez les dialogues de « Série noire » de Alain Corneau

Comme le sphinx, oui rien que ça, Fondu au noir & bigoudi renaît de ses cendres, mes chers lecteurs et lectrices.

Aujourd’hui, j’avais envie de parler de registres de langue, d’expressions populaires, de langage.

Alors là, j’en vois certains se munir rapidement de leur mulot et s’approcher de la croix qui permet de fermer rapidement la page web…. NON, non ne faites pas ça !!! Ca  a l’air comme ça un peu barbant, rasoir… Mais vous allez voir, mes amis, que je ne vais pas vous proposer un cours de linguitique, je vous promets de ne pas faire non plus mon Alain Rey (le bonhomme qui ressemble à une sorte de père Noël transgénique et qui s’occupe des Robert – les dictionnaires).  Amis de France Culture, anciens auditeurs de France Inter bonjour, enfin bref toute l’Education nationale ! On dirait que Bigoudi vise un lectorat élitiste, intello.  J’en entends certains se dire « Qu’est ce qu’elle se la pète celle-là ? Si, si je vous jure, j’ai une sorte de 6ème sens pour entendre ça.

Bref, après cet aparté, je reviens à mon sujet. Depuis quelques semaines, j’encadre, avec mes collègues, des élèves de 1ère qui doivent réaliser pour fin janvier 2012 un travail personnel à partir de sujets qu’ils ont choisis. Un groupe d’élève a choisi de réécrire un extrait de pièce de théâtre, de l’adapter dans un langage plus contemporain. Lors d’une séance, les élèves nous avaient fait la lecture de ce qu’ils avaient déjà rédigé afin que nous puissions leur donner quelques conseils. A un moment donné, nous nous sommes arrêtés sur une expression qui était « passer un coup de fil ». L’un des personnages se levait de table et disait aux autres qu’il devait passer un coup de fil. Je leur ai demandé de remplacer cette expression par une autre plus argotique, plus imagée.  Et là , je leur dis :  Votre personnage pourrait dire  » je vais passer un coup de bigot » . Ah j’étais fière de moi. Oui, je l’avoue fière comme Artaban,  jusqu’à ce que je vois dans les yeux des élèves l’incompréhension totale. Le flop . Les yeux des élèves s’étaient arrondis comme ceux d’un chat qui croiseraient les phares d’un bolide, en pleine face. Cette expression « coup de bigot » ne leur disait vraiment rien. L’un des élèves m’a alors dit : Ah ! Mais, Madame, nous, on dit phoner ou textoter !  J’ai répété alors : Ah oui, c’est vraiment pas mal textoter ou phoner ! Oui, c’est bien …

J’aime beaucoup toutes ces expressions imagées, les utiliser, les employer en ajoutant avant « Comme disait ma grand-mère… »

J’ai ensuite réfléchi à l’expression que j’avais proposée aux élèves « passer un coup de bigot » Pourquoi celle-là et pas une autre ? Je ne l’emploie pas souvent celle-ci ? Et puis je me suis rappelé que cette expression, je l’avais entendue plusieurs fois en visionnant X fois le film de Corneau « Série noire ».

Ah j’y arrive. Pour ceux et celles qui ne connaitraient pas le film, je vous fais le pitch. Oui, comme Thierry Ardisson !

Un reprèsentant de commerce du nom de Franck Poupart, travaille pour le compte d’un patron Stapelin (magistral Bernard Blier ) et n’arrive pas à fourguer ses marchandises de médiocre qualité. Lors de ses portes à portes, il  fait la connaissance  d’une jolie jeune fille, une sorte de Lolita interprétée par Marie Trintignant. Cette fille vend ses charmes pour le compte de sa tante. Franck  Poupart va apprendre par la jeune fille que la vieille a amassé un gros magot. Il va donc se donner comme mission de supprimer la maquerelle, d’empocher le magot et de sauver la fille, sauf que son patron va s’en mêler.

J ‘aime ce film pour une foultitude de raisons, et en particulier pour ces dialogues truffées d’argot, d’expressions créées de toutes pièces. Il faut dire que les dialogues ont été écrits par Georges Pérec, l’auteur de » Les choses », » la Disparition ».

Franck Poupart est censé être un personnage de film noir, genre dans lequel le héros manipulé par une femme, incarnation du Mal  dissimulé derrière la beauté, est poussé à commettre le mal, l’irréparable. A ce titre, Poupart peut être considéré comme un héros de film noir puisqu’il commet des crimes sous l’influence de la jeune Lolita, du moins pour la libérer des griffes de sa vieille tante qui l’oblige à se prostituer.

Pour une petite mise en bouche, quelques répliques de Franck Poupart :

« Ben quoi, c’est pas la peine de me regarder avec les yeux du zouave de l’Alma, là ! Tu me cherches, tu me trouves. Mais tu vois quand j’ peux me laisser aller, j’ suis plutôt le type bien, genre Saint-Bernard. Le coeur sur la main. La main dans la poche. »

« C’est fini, ces cochoncetés-là. Toi comme feu aux fesses, c’est plutôt la tour infernale. »

Mais dans Série noire, du fait que le héros emploie un langage particulièrement imagé, cela crée une sorte de décalage entre l’image du héros traditionel des films noirs, notamment américains et le héros créé par Corneau et Pérec à partir du roman « des cliques et des cloaques » de Jim Thompson. En écoutant parler Poupart, le spectateur a le sentiment que le personnage veut endosser le costume du héros de film noir mais que ce costume est vraiment trop grand pour lui et qu’ il n’en a pas vraiment la carrure.

Ce film contient également une sorte d’enchassement à trois niveaux :

– Patrick Dewaere, l’acteur,  interpréte le personnage de Franck Poupart.

– Franck Poupart essaie de jouer au héros du film noir qui sauve la jeune fille du Mal.

Les dialogues permettent au spectateur de rire ou du moins de sourire, avant de s’en prendre plein la figure, et d’être confronté à des scènes de désespoir ou des scènes de crime. Ces dialogues permettent ainsi de dédramatiser l’intrigue qui est particulièrement noire.

Enfin, j’ai la conviction que ces dialogues ne pouvaient être interprétés que par Patrick Dewaere parce que  je pense que  l’humour qu’ils dégagent ressemble à l’humour que devait affectionner Dewaere ou qu’il inventait dans la vie, j’ai ce sentiment notamment depuis que j’ai relu la préface écrite par Sotha pour le livre de Rémi Fontanel.

Je vous invite à voir ou revoir « Série noire » et à apprécier les dialogues…

Je vous embrasse chers lecteurs et chères lectrices.

Bigoudi.

J’attends avec impatience vos remarques, vos suggestions…